Ulysse Variations

IMG_0558Ce spectacle, produit par la Cie des Corps hurlants et dont j’assure la mise en scène, a fait l’objet de premières sessions de répétitions en juillet et août (une semaine au Théâtre du Colombier à Bagnolet et une semaine à la Blanchisserie à Ivry-sur-Seine).

Extrait du texte de Guy Torrens

« C’est si bon d’être de retour, l’errance m’a paru durer des siècles. J’ai abandonné derrière moi les repères des années, des heures, des minutes. J’ai retiré un à un tous les masques. Au fil du périple ce n’est pas le même temps qui se déroule.
C’est un corps qu’on sent près de soi, que l’on caresse du bout des doigts ; le mouvement devient somnambule.
Que faire d’autre sur cette étendue salée qui porte toujours notre propre poussière ?
Oui que faire d’autre ?
Les Titans ont consacré leurs univers de leurs doutes. Eux qui trimballèrent des siècles entiers de lourds granits pour les ériger comme des squelettes de dragons. Ils ont peiné comme nous jusqu’à devenir une procession lente, absurde, faite du désir d’être simplement et ils ont mal fini. Comme nous.
Oui que faire d’autre ?
La tête en feu, balloté par les vagues, fouetté par le vent froid, je suis devenu ma propre solitude et comme j’ai la solitude grandiose, j’ai pactisé avec les pierres, j’ai accepté la fin du voyage. Maintenant, je suis fatigué de tout ce cirque. Je rêve d’un bon lit, d’un bain chaud, de nourriture solide. Je rêve d’oubli, d’être celui dont la mémoire s’efface et qui ne sait même son nom… »

L’auteur

Guy Torrens est né en 1952 à Alger. Éducateur auprès de jeune enfants et adolescents sous-main de justice, chanteur-parolier de trois groupes de rock punk, il se consacre entièrement à l’écriture depuis 2004. Il alterne recueils de poèmes et romans : Les orphelins du déluge (Haïkus), Les crépuscules d’or pâles (roman), Le dernier lac (poèmes), Les saisons de l’après (roman, élu Coup de cœur du public au Prix du roman gay 2014 à Liège), 25 rue Jean Roque (poèmes urbains), Maria et l’hippocampe (polar futuriste) et, en 2014, La nuit de l’aube (roman), Terres blanches (poèmes), Ulysse Variations (théâtre, inédit). Mêlant réalisme et onirisme, son écriture trouve sa source dans des atmosphères musicales.

« Il était une fois, un héros mythique qui arrive dans son humanité sans s’y attendre »
L’idée de l’exil de la mémoire, de la mémoire exilée. Ulysse traverse le temps mais est traversé par tous les crimes commis au nom du pouvoir, de l’argent, de la religion, comme une ronde incessante.
J’ai développé ce personnage intemporel en partant de sa fin d’histoire : son arrivée à Ithaque mais une Ithaque totalement vide. L’Iliade et l’Odyssée qu’il évoque servent de repères narratifs pour illustrer ce voyage vers lui-même.
Au fil de la pièce, il passe de l’archétype du héros classique à un homme fragile empêtré dans l’obsession d’être ce qu’on attend qu’il soit. C’est aussi un naufragé de la mémoire par ce sillon de sang qui a accompagné sa vie.
Le monologue m’est apparu comme l’outil logique de sa pensée et de ses ruptures mémorielles. Il est à la fois intérieur quand il tente de comprendre son cheminement et adressé quand il raconte son périple et qu’il parade. La poésie présente dans le texte en tant que telle permet au langage des ruptures de sens et aussi d’identifier l’évolution du personnage (le héros archétype a une langue brutale, cynique, l’humain qui se dévoile s’exprime de manière plus imagée à la frontière de l’onirisme.)
Ulysse dans ses variations est dans une situation de solitude extrême (il est peut-être le dernier) dans un monde qu’il a contribué à construire et en même temps à détruire et qu’il aspire à faire renaître en se débarrassant de tout ce qui en a fait un assassin.
Le fragment de René Char employé dans la pièce : « Apprends-moi à tuer, je t’apprendrai à jouir » illustre le renoncement à cette folie meurtrière. 

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 Note pour une mise en scène

La pièce

Le texte épique et foisonnant de Guy Torrens est écrit pour le corps et la voix d’un seul acteur. Derrière la simplicité apparente des mots, il propose une partition complexe, la gageure étant de faire entendre la polyphonie d’énergies que peut produire ce seul corps.
Notre défi est donc de donner à voir cette palette d’émotions et d’énergies. C’est pourquoi notre travail de répétition a d’abord porté sur l’acteur, seul sur un plateau vide, avant d’envisager, dans un second temps, la scène comme miroir déformé et déformant de la complexité du personnage.

L’interprétation : un voyage aux tréfonds de sa propre humanité

Avec Ulysse, nous plongeons dans un passé toujours plus lointain, d’une vieillesse amnésique à la jeunesse guerrière ou la maturité désirante, de l’enfance à l’en-deçà (ou l’au-delà) de la vie même, de l’animalité à la perte de toute forme de langage.
Dans ce cadre, le rapport à la gravité est particulièrement prégnant : difficulté de l’extraction de la mer, perte de la verticalité lors de l’entrée dans les enfers, inversion du ciel et de la terre, fascination pour le sol de l’animal, mariage final avec la terre.
Il nous a semblé essentiel d’unir les différents visages d’Ulysse autour de la figure récurrente du vieillard, dont la fragilité mémorielle et la voix chevrotante apportent un contraste avec les récits de sang et de chair évoqués. Cette figure raconte déjà la fragmentation du héros, son incapacité à dire, sauf à balbutier, babiller, bégayer dans sa langue.
À l’instar de l’écriture de Guy Torrens qui se nourrit d’influences musicales, nous avons expérimenté d’emblée différentes atmosphères sonores comme autant de variations d’un même chant : musique concrète, rock, musique et chants du monde (Japon, Arménie…), cirque, musique de chambre.

L’espace : la pluralité des modes de présence au monde

À partir de ce personnage éclaté en périple à travers son humanité, il s’est agi de donner à l’espace une complexité, sans entrer nécessairement en miroir du travail autour de l’acteur.
Comment donner à voir différentes manières d’habiter le monde, ou les variations subtiles de l’intensité d’une présence ?
Notre scène sera traversée d’un tulle, sur lequel ou derrière lequel des projections vidéo induiront des effets d’irréalité ou de transformation corporelle.
Un extrait du texte d’Homère sera projeté sur une feuille de papier aussitôt arrachée comme si les mots ne pouvaient plus être dits ; à peine sont-ils lus, à peine sont-ils expurgés de leur sens.
Pour la guerre de Troie, c’est un théâtre d’ombres manipulé par le comédien et projeté en grand sur le tulle qui racontera la nuit cruelle, en jouant sur le dérisoire du théâtre de l’enfant, et la toute-puissance qu’il confère à ce dernier.
Pour les Enfers, un dialogue projeté entre l’enfant Ulysse et Hadès-Ulysse suggèrera le mensonge paternaliste des dieux.
Dans sa confrontation à l’espace, la figure d’Ulysse est à chaque fois brusquée, abimée, reconstruite provisoirement. Ulysse Variations s’articule ainsi comme une séquence de jazz, dans lequel le thème, répété potentiellement à l’infini, se tord et s’élargit, s’étrangle et s’animalise, avant de laisser place, au final, au bruissement du silence.

Sophie Hutin, septembre 2014

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